vendredi 23 décembre 2022

La Francophonie, un mouvement culturel ou politique ?

 
























malmenée par l’hégémonie anglo-américaine, attaquée de l’intérieur par ceux qui cherchent à la remplacer par la notion floue de « littérature-monde », snobée par les médias et l’opinion publique française, la francophonie est en danger. Comment la dynamiser ? Faut-il l’envisager comme mouvement culturel ou politique ?
Un Commonwealth à la française ?23Les axes du combat politique4567891011
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À sa création, la notion de francophonie correspondait surtout à un projet politique. Fruit d’une réflexion menée par Léopold Sedar Senghor, Habib Bourguiba et Hamani Diori, elle visait à promouvoir l’idée d’une « communauté organique » francophone. Dans son discours de réception à l’Académie des sciences d’outre-mer du 2 octobre 1981, Senghor en témoigne : « L’idée m’en est venue, je crois, en 1955, lorsque, secrétaire d’État à la présidence du Conseil dans le gouvernement Edgar Faure, j’étais chargé de la révision du titre VIII de la Constitution, relatif aux départements, territoires d’outremer et protectorats. J’eus, alors, l’occasion de m’en entretenir avec Habib Bourguiba, qui était en résidence surveillée en France. C’est de là que datent notre amitié et notre coopération. Il s’agissait, comme je l’ai dit en son temps, d’élaborer, puis d’édifier un « Commonwealth à la française ». [] Par « ensemble », j’entendais, j’entends toujours : entre nations qui emploient le français comme langue nationale, langue officielle ou langue de culture ». L’édification d’un « Commonwealth à la française » devait, selon lui, permettre d’éviter l’émiettement qui guettait l’Afrique francophone nouvellement indépendante et de ménager des liens privilégiés avec l’ancienne puissance coloniale. C’est fort de cette conviction qu’il exposa son projet de « communauté francophone » aux chefs d’État africains réunis à Tananarive, lors du Sommet de l’Organisation commune africaine et malgache (OCAM) en juin 1966. Depuis, cette idée a fait son chemin et s’est dotée d’institutions comme l’ACCT puis l’OIF et l’AUF susceptibles d’en assurer le rayonnement. Mais quarante ans après, la francophonie demeure bien fragile, tiraillée entre la volonté de certains de la transformer en instrument politique, et le désir des autres de la cantonner dans un rôle purement éducatif, social ou culturel.
À sa création, la notion de francophonie correspondait surtout à un projet politique. Fruit d’une réflexion menée par Léopold Sedar Senghor, Habib Bourguiba et Hamani Diori, elle visait à promouvoir l’idée d’une « communauté organique » francophone. Dans son discours de réception à l’Académie des sciences d’outre-mer du 2 octobre 1981, Senghor en témoigne : « L’idée m’en est venue, je crois, en 1955, lorsque, secrétaire d’État à la présidence du Conseil dans le gouvernement Edgar Faure, j’étais chargé de la révision du titre VIII de la Constitution, relatif aux départements, territoires d’outremer et protectorats. J’eus, alors, l’occasion de m’en entretenir avec Habib Bourguiba, qui était en résidence surveillée en France. C’est de là que datent notre amitié et notre coopération. Il s’agissait, comme je l’ai dit en son temps, d’élaborer, puis d’édifier un « Commonwealth à la française ». [] Par « ensemble », j’entendais, j’entends toujours : entre nations qui emploient le français comme langue nationale, langue officielle ou langue de culture ». L’édification d’un « Commonwealth à la française » devait, selon lui, permettre d’éviter l’émiettement qui guettait l’Afrique francophone nouvellement indépendante et de ménager des liens privilégiés avec l’ancienne puissance coloniale. C’est fort de cette conviction qu’il exposa son projet de « communauté francophone » aux chefs d’État africains réunis à Tananarive, lors du Sommet de l’Organisation commune africaine et malgache (OCAM) en juin 1966. Depuis, cette idée a fait son chemin et s’est dotée d’institutions comme l’ACCT puis l’OIF et l’AUF susceptibles d’en assurer le rayonnement. Mais quarante ans après, la francophonie demeure bien fragile, tiraillée entre la volonté de certains de la transformer en instrument politique, et le désir des autres de la cantonner dans un rôle purement éducatif, social ou culturel.
Or, la politique est indissociable de l’éducation, de la culture, de l’économie et du développement, et toute approche dans ces domaines obéit for cément à une philosophie politique. La francophonie est donc fatalement politique, sachant que les décisions qui l’intéressent sont souvent prises par les dirigeants des pays membres de l’OIF qui se réunissent régulièrement depuis 1986 dans le cadre du Sommet de la Francophonie ou à travers les conférences ministérielles, et sachant que les parlementaires et maires francophones ont également créé des rassemblements (APF, AMF, etc.) qui confirment bien cette volonté de « politiser » la francophonie. Dans son discours du 20 mars 2010 à l’Élysée, le président Sarkozy a justement rappelé que « l’OIF, c’est à la fois des pays du Nord et du Sud, des pays de l’Orient et de l’Occident. À quoi cela servirait-il d’avoir des valeurs communes si nous ne transformions pas cette adhésion à des valeurs communes en prises de positions politiques … La francophonie, ce n’est pas seulement des intellectuels, des amoureux des lettres, de la langue, mais cela doit se traduire aussi dans un combat politique. »
Comment mener à bien ce combat politique quand on sait l’hégémonie des États-Unis et les dissensions ou les vieilles rivalités qui paralysent parfois l’action de la communauté francophone ? Différents axes sont envisageables :
(1) La Francophonie représente assurément une alternative à la globalisation sauvage qui menace les identités de chaque peuple et engendre une standardisation culturelle en uniformisant les comportements et les modes de vie. La francophonie a toujours milité pour la diversité culturelle qui est, en quelque sorte, sa raison d’être et qui a été clairement consacrée par la Déclaration de Cotonou. L’OIF a activement soutenu, dès le Sommet de Beyrouth en 2002, la Convention de l’UNESCO sur la diversité des expressions culturelles, adoptée le 25 octobre 2005. Pour le politologue Ghassan Salamé, « forte de sa propre diversité culturelle, puisqu’elle fut d’abord fondée par des dirigeants appartenant à la fois à l’univers africain, à l’univers arabe et à l’univers asiatique, rejoints ensuite par les pays développés, l’OIF a fait du dialogue entre les cultures le moteur d’une évolution positive et a ouvert une voie opposée à l’hypothèse bien douloureuse du « choc des civilisations » ou de la guerre des religions, une hypothèse qui ressemble parfois étrangement à un projet pour ceux qui voient dans la pluralité des modes de vie un danger et dans l’altérité une insupportable faiblesse … ». Pour les pays du Sud, comme pour ceux du Nord, la Francophonie, respectueuse des différences et des spécificités de chacun, apparaît comme un contrepoids nécessaire face à une mondialisation qui s’appuie sur une langue unique pour imposer une pensée unique.
(2) La Francophonie est aussi un outil indispensable pour promouvoir, notamment auprès des États du Sud, la culture de la démocratie et celle des libertés publiques, trop souvent foulées aux pieds dans ces régions du monde. C’est dans cette perspective que la déclaration de Bamako, premier texte normatif de la Francophonie en matière de pratiques de la démocratie, des droits et des libertés, a appelé au « renforcement des institutions de l’État de droit » au sein de l’espace francophone. C’est dans cette perspective aussi que les missions d’observation des élections et l’assistance électorale offerte en réponse à la demande des États intéressés se sont multipliées à l’initiative de l’OIF.
Chaque langue est la fille de son histoire : la langue française, qui connut son siècle des lumières, est, comme l’affirmait Senghor, « le fondement d’un humanisme » ; elle est porteuse des valeurs républicaines de liberté, d’égalité et de fraternité qui, en se propageant auprès des pays du Sud, peuvent améliorer le quotidien des populations locales, combattre le racisme, et dissiper les tensions et les malentendus avec les pays du Nord qui, de leur côté, devraient veiller à mieux respecter eux-mêmes ces valeurs qu’ils exaltent.
(3) Sur le plan religieux, la Francophonie peut aussi jouer un rôle non négligeable puisqu’elle permet, à travers le dialogue interculturel, une meilleure connaissance de l’autre et des religions, et qu’elle offre le modèle d’un État laïc où les citoyens sont censés privilégier leur appartenance nationale par rapport à leur appartenance religieuse ou communautaire. La laïcité, déjà expérimentée par des nations musulmanes comme la Tunisie ou la Turquie, peut permettre d’atténuer les extrémismes, de rationaliser le statut personnel des citoyens et de désamorcer les crises.
(4) La Francophonie peut devenir le cheval de bataille de l’Union pour la Méditerranée (UPM) ou, à tout le moins, un élément majeur de sa stratégie. Elle doit préparer cette union en rapprochant les peuples méditerranéens qui ont le français en partage, elle doit également la consolider à travers la diffusion des valeurs dont elle est porteuse.
(5) À l’ONU, un membre sur trois est francophone. Une concertation étroite entre eux, comme cela se fait déjà à l’UNESCO, peut donner un plus grand poids à la communauté des États francophones dans les décisions qui touchent aux grands problèmes de la planète.
Dans un discours prononcé à la Cité universitaire à l’occasion de la journée internationale de la francophonie, le président Sarkozy affirmait que « la francophonie est et restera une priorité de la diplomatie française ». Et le nouvel article 87 de la Constitution française dispose désormais que la France est « solidaire des États et des peuples ayant le français en partage. » Ces bonnes dispositions ne doivent pas demeurer lettre morte. La Francophonie a besoin pour rayonner, pour remplir la double mission politique et culturelle dont elle est investie, d’obtenir un soutien réel, permanent, de la part des dirigeants français et francophones. Car il ne s’agit pas ici de promouvoir seulement la langue française, mais de défendre « une certaine idée » du monde.
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